CHAPITRE QUARANTE-SIX
« Vous savez, j’aimerais vraiment rencontrer cette Anisimovna, un jour », dit Michelle Henke en acceptant la tasse de café noir fumant que lui tendait Chris Billingsley. Elle remercia d’un sourire l’intendant, qui contourna la table pour remplir la tasse des deux invités, avant de sortir de la cabine de jour.
« Vous n’êtes pas la seule, madame, dit gravement Aivars Terekhov. Moi, en tout cas, j’aimerais bien passer une heure ou deux en tête à tête avec elle.
— Elle a l’air de faire du chemin, hein ? fit Bernardus Van Dort. En supposant que ce soit vraiment la même que Tyler affirme avoir rencontrée.
— Même nom, même description », remarqua Michelle. Elle but une gorgée de café puis reposa sa tasse et s’adossa. « Je sais qu’il y a beaucoup de femmes dans la Galaxie, Bernardus, mais combien y a-t-il de superbes blondes dévoreuses d’hommes avec l’accent mesan, des puces de crédit de Manpower, des groupes d’intervention solariens dans sa poche, et une tendance à organiser aux alentours de l’amas de Talbot des opérations conçues pour nous péter les rotules ?
— J’admets que tous les indices suggèrent qu’il s’agit de la même, répondit Van Dort, imperturbable. En la supposant rentrée en Mesa une fois que Monica lui a explosé à la figure, toutefois, elle est revenue ici en ce qui doit être proche d’un temps record. Je me demande s’ils avaient cette opération de Nouvelle-Toscane en tête depuis le début, ne serait-ce que comme plan de secours. Elle ne peut pas avoir passé beaucoup de temps en Mesa, à conférer ou à inventer de nouvelles stratégies, avant qu’on ne la renvoie ici.
— Ils se sont vite remis, hein ? acquiesça Michelle, songeuse, et Terekhov renifla.
— Je ne crois pas qu’ils se soient remis, juste qu’ils ont rechargé leurs batteries, dit-il. Et je n’aime vraiment pas ce qu’ont dit Vézien et les autres sur la manière dont le très peu regretté amiral Byng est arrivé en position de prendre une initiative d’une stupidité aussi incroyable. »
Sa remarque fut suivie d’un bref silence tandis que ses deux compagnons pesaient les implications des paroles du Premier ministre de Nouvelle-Toscane. Puis Michelle se tourna vers Van Dort.
« Vous croyez que la baronne de Méduse et monsieur Alquezar ratifieront votre accord avec Vézien, Bernardus ?
— Je pense que oui… probablement. » Le Rembrandtais eut un sourire crispé. « Je ne lui ai pas promis tant que ça, vous savez. Seulement que la Flotte royale ne démolira pas l’infrastructure orbitale de son système stellaire en guise de représailles.
— Et que la Nouvelle-Toscane ne sera pas exclue de tous les marchés du Quadrant », corrigea Terekhov, réprobateur. Comme Van Dort semblait s’étonner, il renifla à nouveau. « C’est beaucoup plus que je ne lui aurais donné, moi, Bernardus. En outre, après ce qu’il a voulu faire cette fois-ci, je ne suis pas sûr que ce soit un risque justifié. »
Alors qu’il s’apprêtait à poursuivre, il s’interrompit avec un bruit qui évoquait curieusement un ouf quand plusieurs kilos de chat se jetèrent sur ses genoux sans avertissement. Terekhov était un des humains favoris de Dédé. Non seulement ses longues jambes lui donnaient une surface de genoux confortable, mais le radar de l’animal détenait la remarquable capacité de reconnaître les vrais amateurs de félins des gens se contentant de tolérer leur présence. Le chat frotta sa large tête balafrée contre le menton du commodore et ronronna bruyamment afin de lui rappeler à quel usage avaient réellement été conçues les mains humaines.
Michelle secoua la tête devant cette intrusion mais, avant qu’elle pût appeler Billingsley pour lui demander de faire sortir son animal familier massif et parfaitement illicite, les mains de Terekhov, obéissantes, se mirent à caresser. L’amiral referma la bouche : il y avait quelque chose d’irrésistible à voir le rude vainqueur de Monica fermement maîtrisé par un matou couturé de cicatrices.
« En ce qui concerne la sécurité, Aivars, dit-elle au bout d’un moment, ils ne prendront pas tout de suite le risque de nous faire chier une deuxième fois. Je ne crois pas que cette question-là risque de briser l’accord. En revanche, l’absence de représailles le pourrait. D’ailleurs, j’ai tendance à penser qu’elle le devrait.
— Raison pour laquelle nous avons laissé en suspens la question des réparations nécessaires, fît remarquer Van Dort. Les deux camps savent qu’il y en aura et que l’addition sera salée. Vous remarquerez que je n’ai pas décompté la possibilité de représailles contre la communauté industrielle néo-toscane si nous n’arrivons pas à nous entendre là-dessus.
— Ce n’est pas s’entendre avec eux qui m’inquiète le plus, avoua Michelle avec un sourire ironique. Je connais la reine un peu mieux que la plupart des gens, et je ne crois pas qu’elle soit très bien disposée envers la Nouvelle-Toscane. Elle a dû déjà s’agacer quand le rapport concernant l’Ours et ses vaisseaux est tombé sur son bureau, il y a une semaine. Quand elle recevra celui sur Byng, ce sera encore pire. Et dès qu’elle aura les suivants, qu’elle saura tout ce que Vézien et les autres disent de mademoiselle Anisimovna, je pense qu’elle va se montrer un tout petit peu furieuse contre eux.
— Je n’en doute pas un instant, acquiesça Van Dort, et je ne dis pas qu’ils devraient s’en tirer comme ça. Mais regardez les résultats de leur point de vue. Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour Vézien, Boutin et les autres, et je ne verserai pas une larme s’ils se font botter leur cul d’oligarques suceurs de sang et avides de pouvoir. Mais la Nouvelle-Toscane, en tant que nation, a déjà perdu aux alentours de quarante-trois mille citoyens. C’est un lourd prix à payer et je crois Vézien aussi furieux contre Manpower qu’il le prétend. Je suis sûr qu’avec le temps lui et son gouvernement se remettront de leur crise de bon sens actuelle et redeviendront eux-mêmes, mais, d’ici là, pourquoi les accabler plus que nécessaire ? Nous avons assez de problèmes sans entretenir des mauvaises volontés si nous n’y sommes pas obligés.
— C’est sans aucun doute vrai, acquiesça Michelle sans enthousiasme. Pour l’amiral qui vient d’infliger à la Flotte de la Ligue solarienne sa première défaite de l’histoire à l’échelle d’un groupe d’intervention, je ne me sens pas si fière et heureuse de mon exploit. »
Terekhov quitta des yeux Dédé et eut un petit rire dépourvu d’humour. Michelle lui adressa un sourire en coin.
Après la destruction du Jean Bart, le contre-amiral Evelyn Sigbee, qui commandait la 112e escadre de croiseurs de combat, avait vu la raison très rapidement. Qu’on ne lui eût pas caché savoir exactement quel bâtiment était son vaisseau amiral avait pu y contribuer, mais cette femme était aussi à l’évidence bien plus intelligente – ou du moins désireuse d’utiliser l’intelligence dont elle disposait – que Byng.
Michelle se demandait dans quelle mesure cela venait de son appartenance à la Flotte des frontières et non à la Flotte de guerre.
Il n’y avait eu aucun survivant sur le Jean Bart. Les autres vaisseaux du groupe d’intervention solarien avaient très vite regagné leur orbite de garage autour de la Nouvelle-Toscane. Sigbee s’était un peu plus fait tirer l’oreille pour transporter son personnel à la surface de la planète et remettre ses vaisseaux, leurs ordinateurs intacts, aux équipes d’arraisonnement, mais Michelle avait envoyé ses contre-torpilleurs s’assurer qu’on suivait ses instructions, tout en maintenant ses croiseurs de combat et ses croiseurs lourds hors de portée de missile des Solariens. Comme elle l’espérait, le souvenir de ce qui venait d’arriver au Jean Bart – et son évidente disposition à répéter la démonstration – avait emporté l’affaire.
Les équipages minimum laissés aux commandes ne s’étaient pas montrés plus coopératifs que nécessaire mais n’avaient fait preuve d’aucune résistance ouverte non plus – ce qui n’avait rien de surprenant, compte tenu des fusiliers armés jusqu’aux dents qui accompagnaient les équipes spatiales.
Une fois ces groupes à bord, il était vite devenu évident que la sécurité informatique solarienne était très inférieure à celle de Manticore. Elle l’était aussi à certains logiciels solariens civils étudiés par les techniciens de la FRM, aussi cela ne prouvait-il rien sur la technologie dont pourrait disposer la FLS, seulement sur celle dont elle était équipée pour le moment.
Une fois franchies les barrières et pénétrées les banques de données, il n’avait pas fallu bien longtemps pour faire la preuve que, selon les archives tactiques des Solariens elles-mêmes, les vaisseaux du commodore Chatterjee n’avaient rien à voir avec la destruction de la base spatiale néo-toscane. Quel bien cela ferait après les récents événements était difficile à estimer, mais les techniciens de Michelle avaient réalisé des copies intégrales des fichiers originaux.
D’ailleurs, ils disposaient des ordinateurs mêmes sur lesquels avaient été stockés certains de ces fichiers, car l’amiral Henke avait choisi d’annexer les croiseurs de combat Débrouillard et Impudent. Le Débrouillard appartenait à la classe Infatigable, comme les vaisseaux capturés en Monica : ConstNav et ArmNav adoreraient en comparer les systèmes électroniques et les armes avec ceux des bâtiments fournis par Technodyne au président Tyler. L’Impudent était de la nouvelle classe Nevada. En tant que tel, il représentait le tout dernier cri de la technologie déployée par la FLS, aussi les ingénieurs et analystes manticoriens l’accueilleraient-ils avec délices.
Hormis ces deux vaisseaux, Michelle avait laissé le groupe d’intervention de Sigbee en Nouvelle-Toscane pour plusieurs raisons, dont le fait que les dernières conceptions manticoriennes ne fournissaient guère de personnel surnuméraire susceptible de former des équipages provisoires pour les prises. Par ailleurs, elle avait rapidement conclu qu’il serait inutile de les rééquiper pour un usage manticorien : ils étaient clairement inférieurs à tout ce qui existait au sein de l’Alliance, aussi les efforts comme les dépenses nécessaires pour obtenir des bâtiments approchant des critères modernes à partir de conceptions aussi gourmandes en personnel seraient bien plus profitables appliqués à d’autres entreprises.
Elle avait envisagé de les saborder, comme l’y autorisaient les lois interstellaires admises. Au bout du compte, toutefois, elle avait décidé que ce sabordage reviendrait à verser inutilement du sel sur une blessure. Rien ne la rendrait sympathique à la FLS, mais s’en aller vers le soleil couchant en emportant tous leurs vaisseaux ou bien les faire sauter sur orbite n’aurait d’autre résultat que d’exaspérer davantage les Solariens. Encore qu’elle doutât que ce qu’elle avait choisi de faire dût beaucoup plus leur plaire. Quatre-vingts pour cent de leurs vaisseaux et quatre-vingt-quinze pour cent de leur personnel se trouvaient encore là-bas, tous physiquement intacts – pour l’essentiel. Avant de les quitter, toutefois, les équipes d’arraisonnement de Michelle en avaient délibérément déclenché les charges de sécurité internes… ce qui avait réduit tous les réseaux centraux informatiques en débris de circuits moléculaires aussi inertes et inutiles qu’un bloc de granit. Nul ne reprogrammerait jamais ces ordinateurs-là ; il serait nécessaire de les remplacer si l’on voulait que ces bâtiments reprennent l’espace par leurs propres moyens. Cela ne les mettrait pas forcément hors service à jamais mais il faudrait des mois pour envoyer une flotte de radoub convenablement équipée en Nouvelle-Toscane. Au demeurant, il serait peut-être meilleur marché et plus rapide de dépêcher un groupe de remorqueurs pour conduire les vaisseaux endommagés vers un chantier spatial solarien.
Et même s’ils ne sont pas mis hors service de manière permanente, au moins l’autre camp n’en disposera-t-il pas tout de suite, se dit-elle, sombre. Si la situation s’envenime autant qu’elle le peut, ce n’est sans doute pas à dédaigner.
« J’aimerais que nous ayons une meilleure idée de la manière dont les Solariens vont réagir », dit Van Dort comme s’il avait lu dans ses pensées. Encore qu’il n’y eût pas besoin d’être un génie pour les deviner.
« Moi aussi, dit-elle. Mais j’aimerais encore plus savoir comment une transtellaire – même de la taille de Manpower – dispose de l’influence nécessaire pour manipuler ainsi la FLS. Des amiraux de la Flotte de guerre qui, par hasard, haïssent les Manties placés à la tête de groupes d’intervention de la Flotte des frontières ? Des forces entières de supercuirassés de la Flotte de guerre prêtes à intervenir, en supposant qu’Anisimovna n’ait pas juste bourré le mou aux Néo-Toscans ? Ça dépasse un peu la conception des affaires normales de la plupart des entreprises. »
Ce qui, ajouta-t-elle en silence, est la raison pour laquelle j’ai aussi confié à Sigbee des copies intégrales des dépositions que nous ont données Vézien, Dusserre, Cardot et Pélisard, afin qu’elle les transmette à sa propre DGSN. Je doute qu’ils soient moins furieux contre nous ensuite, mais ça ne me dérangerait pas qu’ils le soient tout autant contre Manpower, assez pour prendre enfin des mesures.
« Vous pensez que Vézien a raison en ce qui concerne Byng ? demanda Terekhov.
— Je ne sais pas, répondit lentement Michelle. Si oui, ça me rend encore plus nerveuse qu’avant. Vous connaissez les gens de la région mieux qu’Aivars et moi, Bernardus. Qui était plus près de la vérité, à votre avis : Vézien ou Dusserre ?
— Dusserre, dit Van Dort. Je ne l’apprécie pas, comprenez-le, mais, pour un type coincé dans une position intenable, c’est sûrement le plus intelligent du lot. Vézien peut bien croire que Byng savait la vérité, ce n’est pas mon cas. Votre dossier sur lui prouve qu’il n’a jamais été premier de la classe, et ses préjugés contre Manticore sont d’une rare évidence. Ils ont dû l’être aussi aux yeux de Manpower. Si Anisimovna est vraiment responsable de la destruction de Gisèle, on avait à mon avis prévu dès le début de mettre Byng dans une position où son attitude anti-Manticore déclencherait une réaction réflexe. Je ne sais pas si on croyait qu’il irait aussi loin, qu’il fournirait un tel casus belli, mais on comptait probablement sur lui pour ouvrir le feu sur au moins un vaisseau manticorien.
— J’ai du mal à croire que quiconque pourrait être un aussi bon marionnettiste, objecta Terekhov, avant d’ajouter devant une question muette de Van Dort : Votre analyse me paraît bonne, Bernardus, mais que des gens assez compétents pour monter une machination pareille se reposent sur l’éventualité d’amener nos vaisseaux assez près des Solariens au sein du système de Nouvelle-Toscane puis de faire sauter une base spatiale pour pousser Byng à ouvrir le feu me paraît improbable. C’est tellement éloigné du rasoir d’Occam que ce n’en est même pas drôle !
— Ce n’est pas ce qu’ils ont fait, à mon avis, répondit Van Dort. Je crois que les « marionnettistes » se sont appuyés sur le talent d’Anisimovna et – de toute évidence – son absence de scrupules. À mon avis, ils lui ont dit ce qu’ils voulaient voir arriver, ils lui ont donné les meilleurs outils possibles pour accomplir le travail, et ils l’ont envoyée gérer la situation au mieux. De tout ce qu’ont dit Vézien et ses collègues, il ressort qu’elle les avait dans sa poche. En outre, il devait être évident – au moins pour elle – que, même si nous n’avions pas envoyé Chatterjee en Nouvelle-Toscane, nous aurions fini par prendre une mesure qui aurait mis nos vaisseaux à proximité de ceux de Byng. Ou alors les Néo-Toscans et elle se seraient débrouillés pour manufacturer un « incident » assez grave pour que ce cher amiral se lance à nos trousses avec les yeux injectés de sang. Que disait ce dicton de la Vieille Terre à propos de Mahomet et de la montagne ?
— Vous avez sans doute raison, dit Michelle, et, pour être franche, ça me trouble autant que tout le reste. »
Comme les autres la regardaient sans comprendre, elle agita sa tasse de café en grimaçant puis la reposa devant elle, croisa les bras au bord de la table et se pencha en avant, l’air grave.
« Écoutez, on sait depuis toujours que Manpower hait le Royaume stellaire – ce qui est assez normal puisque c’est réciproque. Mais on a aussi toujours considéré cette entreprise comme une bande de salopards cupides et amoraux qui ne s’intéressent qu’à l’argent, et que leur arrogance pousse à des actions telles que cette affaire dans la Vieille Chicago, quand ils ont kidnappé la fille Zilwicki. Ou bien cet attentat imbécile contre la résidence de Catherine Montaigne. Ou la stupidité flagrante qu’il y avait à employer des esclaves sur Torche avant que le Théâtre ne leur retire la planète. Impitoyables, oui. Et riches, et sans scrupules, mais pas si malins. Pas… raffinés.
— Je pourrais discuter certains de vos termes, madame, dit Terekhov, pensif. Je ne les ai jamais crus stupides mais je dois admettre que je leur accordais plus… disons de ruse que d’intelligence.
— Et leurs opérations du passé – du moins celles dont nous avons eu connaissance – avaient toutes, d’une manière ou d’une autre, un rapport avec leurs bénéfices, remarqua Michelle. Un rapport parfois un peu léger mais toujours présent quand on regardait d’assez près. Et ils n’ont jamais utilisé de forces militaires importantes – ni les leurs ni celles de personne. Même quand ils ont essayé de tuer Montaigne, ils ont employé des mercenaires. Quant à votre accrochage en Nuncio, Aivars, c’était avec des unités rescapées de SerSec donc, dans les faits, une autre poignée de mercenaires. Mais rien de tel cette fois-ci. » Elle secoua la tête, une inquiétude inhabituelle dans les yeux. « On pourrait sans doute considérer Monicains et Néo-Toscans comme de nouveaux mercenaires, qu’ils en aient eu conscience ou non, mais Byng ? Que dire des ficelles qu’il a fallu tirer pour lui obtenir un commandement dans la Flotte des frontières et l’envoyer ici ? Et que dire de la force d’intervention de la Flotte de guerre qu’Anisimovna prétendait cantonnée en Macintosh ? C’est une escalade colossale par rapport à tout ce que nous avons déjà constaté de la part de Manpower dans le passé. J’imagine que la Flotte de guerre est assez corrompue pour qu’on puisse réussir un coup pareil avec seulement quelques individus à des postes clefs dans sa poche mais, même ainsi, ça m’évoque une démesure qui paraît insensée. Et regardez la synchronisation. Il a fallu prévoir le déploiement en Macintosh et la nomination de Byng avant que vous n’arriviez en Monica, Aivars. On n’aurait pas pu faire venir les vaisseaux ici aussi vite si on n’avait pas déjà pris des dispositions. Donc, soit nos Mesans lorgnaient déjà vers la Nouvelle-Toscane – ou un système comparable – soit ils comptaient s’en servir comme corde de secours à leur arc en cas d’échec en Monica. Quoi qu’il en soit, c’est une stratégie à géométrie variable qu’aucun de nous, je crois, n’aurait attendue d’eux. Et, si on veut parler d’escalade, pensez au risque qu’ils ont pris ici. Leur quartier général se trouve sur une planète indépendante qui ne fait même pas partie de la Ligue, dans l’économie de laquelle ils sont pourtant très impliqués. Ils jouent de cette implication et se sont toujours fiés à leurs relations dans l’administration et l’Assemblée de la Ligue pour dévier toute initiative solarienne contre eux. Et, à présent, voilà qu’ils baladent des amiraux de la Flotte de guerre et des forces d’intervention ? Même la Ligue va réagir – et durement – si elle se rend compte qu’une entreprise hors la loi – et étrangère ! – envoie des forces entières de ses vaisseaux du mur à travers la Galaxie.
» Et, en laissant ce risque-là de côté, regardez l’aspect financier de l’opération. Alors qu’ils ont dû perdre une fortune dans le fiasco de Monica, ils n’ont même pas ralenti leurs manœuvres. Au contraire, ils ont enchaîné sur cette opération de Nouvelle-Toscane, et je vous garantis qu’elle leur a coûté cher aussi. Je vous concède qu’ils ont toutes les raisons du monde de nous tenir aussi loin que possible de Mesa mais, après avoir pris un pareil coup au portefeuille en Monica, la seule douleur financière n’aurait-elle pas dû tempérer au moins un peu leur hâte de charger la Nouvelle-Toscane dans le lance-missiles ? Et puis, après un tel échec et la mauvaise presse que ça leur a value dans les médias de la Ligue, je me serais attendue à ce qu’ils se fassent tout petits, au moins un moment. Ce qui n’a pas été le cas s’ils manipulent bien d’importantes nominations et des mouvements de forces au sein de la FLS. Et, pour tout arranger, l’agente envoyée pour coordonner l’opération est aussi celle qui a coordonné Monica, alors que nous n’avions jamais entendu parler d’elle. Ce qui ne m’inquiéterait pas tant si elle n’avait pas l’air aussi compétente. S’ils l’ont dans leur soute de proue depuis le début, pourquoi ne l’avons-nous jamais vue auparavant – elle ou ses œuvres ? Où cette organisation de gredins a-t-elle soudain trouvé un agent de son calibre ? Et pourquoi cette organisation a-t-elle l’air de se prendre pour une nation stellaire, pas une simple entreprise criminelle ? »
Les deux autres ne la quittaient pas des yeux. Nul ne prononça un autre mot durant un très long moment.